1er mars, deuxième dimanche de Carême
L’unité du genre humain et l’espérance messianique des juifs et des chrétiens
Message de la Commission de dialogue judéo/catholique-romaine de Suisse (CDJC) et de la Conférence des évêques suisses (CES) et de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI)
L’unité du genre humain, que nous considérons aujourd’hui comme allant de soi, peut être considérée comme un héritage commun des juifs et des chrétiens. Ainsi, le Concile Vatican II exprime cette unité par la métaphore de la « famille humaine ». Nous retrouvons les mêmes expressions dans la philosophie philanthropique de l’humanisme et des Lumières, qui s’inspiraient à la fois de la tradition biblique et stoïcienne.
En effet, le philosophe romain Cicéron considérait l’humanité comme une grande famille à laquelle appartiennent tous les êtres humains. Tous jouissent de la même dignité grâce à leur participation commune à la raison. Les différences entre les êtres humains au niveau des performances, des talents ou des décisions n’altèrent pas la structure fondamentale et commune de la dignité.
Le rêve d’une fraternité universelle
La réception de ces pensées, parfois teintée d’un certain pathos autour de la capacité éducative de l’être humain, a conduit, au cours du Siècle des Lumières, à un essor de l’idée de la famille humaine et de la fraternité universelle. L’« Ode à la joie » de Schiller, écrite en 1805, en témoigne : « Tous les humains se rejoignent dans la fraternité / Lorsque se déploient tes ailes douces. […] Frères, au-dessus de la voûte étoilée / Doit habiter un père bien-aimé. »
Or, le revers de la médaille de ce pathos familial exubérant ne tarda pas à se manifester. La célèbre formule de Voltaire « Écrasez l’infâme » a été compris non seulement comme une métaphore de la confrontation intellectuelle, mais également comme un appel à la persécution cruelle des voix dissidentes par les religions politiques de la modernité après la Révolution française. Au nom de la « nation », de la « race » ou de la « classe », les peuples « chrétiens » d’Europe se comportaient plutôt comme des frères et sœurs ennemis. De nouvelles idéologies ont dissous la métaphore de la famille humaine dans une mentalité du « nous contre les autres ».
Accents chrétiens
Le christianisme missionnaire a diffusé son propre concept de la dignité humaine universelle et de l’unité du genre humain. Il a suivi le judaïsme en considérant tous les êtres humains comme « l’image et la ressemblance de Dieu » (Gen 1,26-27 ; 9,6). Le christianisme a ensuite mis l’accent sur un aspect particulier en établissant que la « naissance de Jésus » est une incarnation du Fils de Dieu, qui s’est ainsi « en quelque sorte uni à tout homme » (selon le document du Concile Gaudium et spes 22).
Le récit biblique a été mis à rude épreuve à l’époque des grandes découvertes. Lorsque les Européens ont été confrontés dans le « Nouveau Monde » à des peuples jusqu’alors inconnus, un problème herméneutique se posait : eux aussi descendaient-ils d’Adam ? Cela ne faisait aucun doute pour les missionnaires chrétiens. En vertu du dogme du monogénisme, ils défendaient l’unité du genre humain.
Dans l’esprit de la tradition prophétique de la Bible, dès 1511, on s’interrogeait sur la légitimité et la justice des guerres de conquête et de l’esclavage des indigènes : « Ne sont-ils pas des êtres humains ? N’ont-ils pas une âme douée de raison ? N’êtes-vous pas tenus de les aimer comme vous-mêmes ? »
Bartolomé de Las Casas a réuni les deux généalogies de l’unité du genre humain lorsqu’il a rédigé ce manifeste au milieu du XVIe siècle, en se référant à Cicéron et à la Bible : « Tous les peuples du monde sont constitués d’êtres humains, et il n’existe qu’une seule définition valable pour l’humanité dans son ensemble comme pour chacun de ses membres : celle d’êtres doués de raison. Tous possèdent leur propre raison, leur propre volonté et leur liberté de décision, puisqu’ils sont créés à l’image de Dieu. […] Il n’existe donc qu’une seule humanité, et tous les hommes sont semblables les uns aux autres quant à leur création et à leurs conditions naturelles. »
La notion d’élection et la mission des juifs et des chrétiens
Même dans la réception du récit biblique par les juifs et les chrétiens, l’unité du genre humain a pourtant souvent été occultée. En particulier lorsqu’on oppose le peuple élu au reste des peuples, les croyants aux incroyants et aux païens. De plus, la métaphore familiale dans la tradition biblique et chrétienne n’est pas toujours compréhensible au sens où l’entend le langage du Concile. S’applique-t-elle uniquement aux descendants d’Abraham, comme la Bible le laisse parfois entendre ? Ou seulement aux personnes qui, suivant les paroles de Jésus, croient en Dieu comme « Père » et se considèrent ainsi comme « enfants de Dieu », comme le pensent certains groupes chrétiens ? Ces questions sont difficilement compréhensibles à notre époque. En effet, l’unité de la famille humaine n’est pas seulement évoquée par le dernier Concile (ou par le pape François dans son encyclique Fratelli tutti du 3 octobre 2020 sur la fraternité universelle et l’amitié sociale), mais aussi par la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies (10 décembre 1948). Influencée par la Bible et l’humanisme stoïcien des Lumières, elle souligne dans son premier article l’égalité en dignité et en droits de tous les êtres humains ; et elle nous exhorte à nous traiter les uns les autres « dans un esprit de fraternité ». Malgré toutes nos différences, cela suppose que nous formons une seule famille humaine.
L’« idée d’élection », commune aux juifs et aux chrétiens, chacun avec sa propre empreinte, devait servir à faire briller plus fort la lumière du monothéisme biblique. L’idée d’élection trouve son fondement et sa finalité dans la capacité à témoigner en permanence de la vérité, de la grandeur et de la beauté du Dieu unique en tant que Lumen gentium ou « lumière des nations » (Es 49,6) et, par conséquent, de défendre l’unité du genre humain ou de la famille humaine au cours de l’Histoire.
Où sont les prophètes aujourd’hui ?
Lorsque les juifs et les chrétiens s’étaient égarés du « droit chemin » dans les sombres tourments, comme l’écrit Dante dans la Divine Comédie, les prophètes d’Israël et du christianisme les ont toujours mis en garde. Au nom du Dieu unique, les prophètes ont eu le courage de dire à leur peuple ou aux membres de leur religion les « quatre vérités » ou comme on dit en allemand « de leur lire les Lévites » ! Ces prophètes existent encore aujourd’hui, mais sont-ils vraiment écoutés ?
Les prophètes bibliques parlent d’une époque qui sera marquée par la paix comme œuvre de justice, de vérité et de liberté. À cette époque, on n’apprendra plus la guerre (Es 2,4), mais on s’invitera mutuellement sous la vigne et le figuier (Za 3,10) ; on profitera donc de la convivialité ou de la coexistence pacifique. Cette espérance messianique ne s’applique généralement pas uniquement à son seul peuple ou à sa propre communauté religieuse, mais au monde entier.
Entretenir la flamme de l’espérance messianique
Certes, malgré les progrès réalisés dans l’intégration mondiale, nous sommes encore loin d’une telle époque dans la mesure où la guerre (qu’il s’agisse d’une attaque injuste ou d’une défense légitime) est toujours apprise et menée. Mais les juifs et les chrétiens ont – de manière contrefactuelle – le devoir commun de maintenir vivante la flamme de cet espoir messianique du royaume de Dieu au sein de la famille humaine. En effet, cette supplication ardente fait partie intégrante de leurs traditions de prière : « Que ton règne vienne » … pour tout le monde !
Prof. émérite Dr mult. Mariano Delgado, Université de Fribourg
Membre de la Commission de dialogue judéo/catholique-romaine de Suisse (CDJC)
Image : © Marc Chagall, Noé et l’arc-en-ciel, 1966 Saint-Paul-de-Vence, France (https://www.wikiart.org/en/marc-chagall/noah-and-the-rainbow-1966)
