Dix ans de la Journée du judaïsme

SBK-CES-CVS Conférence des évêques suisses | Communiqué de presse | 14.01.2021

Deuxième dimanche de Carême 2021 – les dix ans de la Journée du judaïsme

Depuis 2011, le deuxième dimanche de Carême, l’Église catholique romaine en Suisse célèbre la Journée du judaïsme.

La religion juive « ne nous est pas ‹ extrinsèque › mais, d’une certaine manière, elle est ‹ intrinsèque › à notre religion » a souligné le pape Jean-Paul II lors de sa visite à la synagogue de Rome en 1986. La déclaration conciliaire Nostra Ætate rappelait déjà que Jésus, sa famille naturelle ainsi que les disciples et les apôtres étaient juifs. Après sa résurrection, la communauté juive messianique s’est rapidement répandue parmi les nations. Les Évangiles tels que les Épitres de Paul sont des témoignages de la foi juive messianique, et émanent de la Bible hébraïque. Ils ne constitueront le fondement du christianisme qu’en tant que Nouveau Testament indissociablement lié à l’Ancien Testament. Le judaïsme rabbinique et le christianisme primitif sont nés à la fois de la convergence de ces deux religions et de la démarcation l’une de l’autre. D’ailleurs, pour la décrire en ces siècles de l’Antiquité tardive, on utilise de nos jours l’expression « la séparation des chemins ».

Les juifs et les chrétiens sont à juste titre appelés « frères et sœurs dans la foi ». Mais, souvent, les frères et sœurs étant très différents peuvent se battre entre eux. En effet, la rivalité entre le judaïsme et le christianisme au sujet de l’héritage biblique a marqué l’histoire au cours des siècles. L’antijudaïsme chrétien a procuré beaucoup de souffrance au peuple juif, alimentant l’émergence de l’antisémitisme dans les temps modernes, qui a tragiquement culminé dans la Shoah, où six millions de Juifs furent mis à mort. La Journée du judaïsme est un jour de Carême au cours duquel l’Église fait pénitence et change d’attitude. Elle cherche la réconciliation, en reconnaissant sa culpabilité, en paroles et en actes, à l’égard du peuple juif. Ainsi seulement pourra-t-elle aborder Pâques sereinement et comprendre ce que signifient réellement le repas d’adieu, la souffrance et la résurrection de Jésus – des événements qui se sont produits à l’époque de la Pâque juive et auxquels cette fête célébrant selon la tradition hébraïque la libération de l’esclavage en Égypte donne une partie de leur signification. Dès lors, les chrétiens et les chrétiennes d’aujourd’hui cherchent à approfondir leur compréhension du judaïsme. Cultiver une relation pacifique, mutuellement respectueuse et fraternelle est la mission de tous les croyants catholiques.

La Journée du judaïsme ne se contente pas de regarder en arrière et travailler sur le passé. Le pape François souligne dans Evangelii gaudium 249 : « Dieu continue à œuvrer dans le peuple de la première Alliance. » Le « si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs », (Nostra Ætate 4) veut être maintenu vivant. C’est pour cette raison qu’en Suisse la journée du dimanche a été délibérément choisie pour la Journée du judaïsme. Car le dimanche est le frère du Sabbat. Tous deux engagent leur communauté de foi à célébrer la libération de la captivité et le triomphe sur la mort. Aussi bien les juifs que les chrétiens sont appelés à une vie de sainteté et de justice devant Dieu (Exode 19:25-6 ; Lc 1,75). Les conférences épiscopales d’Italie, de Pologne et des Pays-Bas, par exemple, ont choisi la date du 17 janvier comme Journée du judaïsme. Ce qui est aussi pertinent, car c’est la veille de la Semaine de l’unité des chrétiens. La question œcuménique et les relations judéo-chrétiennes vont de pair. Car à l’instar des Églises qui ont pour mission de créer l’unité dans un monde divisé, le peuple juif veut être une lumière pour les nations, comme le souligne le document des rabbins orthodoxes « Entre Jérusalem et Rome » de 2017.

Lors de la Journée du judaïsme, la célébration eucharistique catholique-romaine doit faire mention de la tradition religieuse juive. Il est souhaitable que l’homélie comprenne des références au Psaume et à l’Eucharistie, qui présente de nombreuses similitudes avec la liturgie juive. L’Évangile de ce dimanche est la Transfiguration de Jésus sur une montagne (Mc 9,2-10) : cette montagne, que l’Évangile ne précise pas davantage, fait référence au Sinaï, où Moïse et Élie ont reçu la Parole de Dieu. Jésus dialogue avec eux lors de la Transfiguration. Trois Juifs discutent de la façon dont le commandement de Dieu doit être interprété. Conformément à la norme, mais non de manière exclusive, les chrétiens devraient écouter la voix et l’interprétation de Jésus. Avec cette instruction, Pierre, Jacques et Jean descendent de la montagne sans avoir compris exactement ce qu’on entend par là. Avons-nous compris aujourd’hui ? Ne devrions-nous pas interpréter la Bible avec les juifs et les juives et former une communauté d’apprentissage ?

Dans son document « Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne » de 2001, la Commission biblique pontificale montre comment juifs et chrétiens peuvent pratiquer une lecture commune des Saintes Écritures. La Journée du judaïsme offre l’occasion de le faire, au moment de la première lecture de Genèse 22 : ce que nous appelons le « sacrifice d’Isaac », la tradition juive l’appelle la « ligature d’Isaac », en référence au v. 9 : « Abraham… lia Isaac ». L’histoire se termine par le sacrifice d’un bélier, et non par l’holocauste d’Isaac. Ou Abraham devait-il libérer son fils bien-aimé et renier la promesse divine, en quelque sorte « sacrifier » Dieu à la demande de ce dernier ? Alors que l’histoire des religions interprète ce texte comme une transition du sacrifice humain au sacrifice animal, et que la tradition chrétienne l’a souvent compris comme une préfiguration de la mort de Jésus sur la croix, l’interprétation rabbinique décrit la lutte d’Abraham dans sa relation avec Dieu. Abraham cherche la volonté de Dieu dans l’obéissance docile et la prise de responsabilité. Le point de vue de son épouse Sarah est également mis en évidence, car sa mort est décrite au chapitre suivant. Il n’y a guère d’autre texte dans la Bible hébraïque qui soit aussi complexe et actuel que Genèse 22. Il conclut le récit d’Abraham au sens strict.

Les autres années, lecture est faite, à l’occasion de la Journée du judaïsme, de Gen 12, où Dieu promet pour la première fois une terre et une descendance à Abraham, ainsi que de Gen 17, l’alliance de Dieu avec Abraham. D’une part, le message est que les terres et les descendants font tous deux partie de l’Alliance. De l’autre, l’Alliance avec Abraham n’est pas dissoute par la nouvelle Alliance dans le sang de Jésus. Jean-Paul II a forgé l’expression d’« Alliance jamais révoquée », car Dieu est fidèle. C’est ce que Paul met tout particulièrement en lumière dans Rm 9-11 et sa réflexion sur Israël. L’Église n’a pas pris la place d’Israël dans l’histoire du salut. Le peuple de Dieu aujourd’hui a plutôt une double composante : Juifs et chrétiens – le seul peuple de Dieu, comme le dit si bien le titre du livre du cardinal Walter Kasper (« Juden und Christen – das eine Volk Gottes », 2020). Paul dit des liens réciproques entre les juifs et les chrétiens qu’ils sont un mystère et une sagesse de Dieu (Rom 11,30 f). La Journée du judaïsme veut aider à retracer ce mystère et à explorer cette sagesse.

La Commission de dialogue judéo/catholique-romaine (CDJC) de la Conférence des évêques suisses (CES) et de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) a créé un document pour la Journée du judaïsme en 2012 déjà, avec les textes d’impulsion annuels qui se trouvent sur www.eveques.ch. Sur la page d’accueil de l’Institut liturgique de la Suisse alémanique www.liturgie.ch [en allemand], des prières universelles pour le service religieux sont également formulées chaque année. Lors de la Journée du judaïsme, les catholiques sont également invités à rechercher le dialogue et la rencontre avec les juifs par le biais de diverses manifestations.

CDJC, janvier 2021